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Transat à la voile (18 mai-25 juillet 1999)

par Philippe de Parseval à bord de son ketch Patria Nostra

Ce qui suit est un résumé d'un journal d'une dizaine de pages. Celui-ci peut être adressé à quiconque le souhaiterait. Me contacter sur e-mail : patrianostra2@yahoo.fr

J'ai acheté un ketch de 15 mètres aux États Unis en 1997. Ayant décidé de naviguer en Méditerranée, et bien qu'ayant une expérience de la voile de longue date, j'ai confié la responsabilité de cette transat à un skipper recruté. Je me suis aperçu très rapidement que ce skipper était un charlatan.

Etats-Unis / Bermudes

18 mai, après dix jours de retard sur mon plan de route (Les cyclones commencent en juin), nous avons quitté Savannah, cap sur les Bermudes à 800 milles plein est, malgré un vent contraire. Je passerai sous silence les nombreuses et tristes, voire dramatiques anecdotes qui émaillèrent cette traversée. Elles figurent en détail dans mon journal. Le skipper s'est adjoint un équipier "de haut niveau technique" selon les termes de notre contrat. Ce moussaillon n'aura d'égal avec le skipper que son incompétence. L'équipage est complété par une cook américaine. Elle se révélera une excellente équipière. Elle mettra souvent de l'huile dans les rouages. En contrepartie de la carence du chef et de son "adjoint", le bateau est super équipé. Il ne fera jamais défaut en dépit des mauvais traitements qui lui seront imposés; les problèmes rencontrés pendant la traversée seront essentiellement du domaine humain et relationnel. Mais je suis engagé et il est trop tard pour reculer. Je veux ramener ce bateau en Europe. "C'est parti".

La route directe choisie par le skipper en dépit de toute logique nous fait passer par une zone où se succèderont calmes et grains pendant une semaine.

20 mai à minuit. Je termine mon quart et espère aller dormir. Le skipper me réveille: "Équipage à la manoeuvre !!" A prendre un ris, puis deux, à rouler le foc, à affaler l'artimon... Le skipper est scotché à la barre et son équipier à sa couchette: l'équipage, c'est moi. Le fait est que cet équipier de haut niveau est en fait un sous-officier en permission qui, envisage de passer son brevet de skipper pro, et c'est à titre de stagiaire qu'il a été embarqué. Il souffre d'arthrose et de mal de mer, ainsi que d'une flemmingite aiguë accompagnée de quelques défauts complémentaires. Il ne supporte pas les chaussures de pont et fera la traversée en tongs; un gag.

Le vent force: 7 à 8 Beaufort, heureusement portant. Nous finirons la nuit à sec de toile, sous les rafales et les grains. Le bateau tosse effroyablement et j'ai l'impression qu'il va exploser.

En dépit des grains et des calmes rencontrés pendant une semaine agrémentée de la capture dans le Gulf Stream d'une coryphène de 15 kilos, nous atteignons Saint Georges des Bermudes. Mouillage divin, paradisiaque. Les Bermudes ? Je recommande ! L'Angleterre sous les tropiques. La douceur du site et surtout la douche chaude et la viande fraîche et bien arrosée me font vite oublier les misères de la traversée.

Mais le programme nous talonne. Il faut quitter cette zone des ouragans avant juin. Deux jours d'escale pour effectuer les petits travaux (Philippe), le nettoyage à fond du bateau (Philippe), les pleins: eau, gaz, fuel, vin et bière, etc... (Philippe). Il faut comprendre que le bateau m'appartient. Le skipper et son équipier n'ont aucune notion de propreté qu'elle soit matérielle ou corporelle, et, paradoxalement, aucun esprit d'équipe. Leur mission, c'est de ramener le bateau, point barre !

Mais il faut reprendre la route et c'est bien dommage d'avoir à se bousculer: j'aurais bien passé quelques jours de vraie détente : plages et plongée, les fonds sont fabuleux. Il faudra revenir !!

29 mai à midi, départ sur Horta des Açores, 1700 milles à l'Est.

Bermudes / Açores

Il y a deux façons de gagner les Açores, à 1700 milles dans l'Est des Bermudes: la route directe, vents variables, calmes, grains, et la route du nord: on remonte dans les 40 èmes chercher les vents d'ouest, portants. Cette solution est préconisée par la logique et par tous les navigateurs et les ouvrages nautiques. C'est évidemment la première qui est choisie. Au lieu des deux semaines habituellement nécessaires, il nous faudra 24 jours pour cette seconde étape. La cook a refait le plein de la cambuse, mais sans contrôle du skipper, les conséquences de cette négligence se feront rapidement sentir.

En dépit de l'annonce d'une dépression, le chef décide de partir. Nous modifierons la route en allant chercher dans le sud de cette dépression les vents portants, au prix d'un détour important qui ne fera qu'allonger la route. Je m'inquiète un peu plus en surprenant le skipper le nez plongé discrètement dans le "Guide du Navigateur" au chapitre "Comment négocier une dépression". Il serait temps d'apprendre !!! D'autres voiliers partiront après nous et arriveront bien avant.

C'est à nouveau la succession de grains sous lesquels les rafales dépassent 8 Beaufort, de calmes houleux fort éprouvants pour les hommes et le bateau.

3 juin. A 200 milles du départ l'équipier, de quart, (dormait-il comme à son habitude ?) se laisse surprendre par un coup de vent et c'est le foc qui part en lambeaux. Il nous restera 1500 milles à faire sous seul tourmentin. Le foc est irréparable avec les moyens du bord. Mon moral est, comme le baro, au plus bas.
La route se poursuit tant bien que mal, avec sa succession de grains et de calmes, et surtout de mauvais ordres et de mauvaises manoeuvres: prises de ris ou voiles affalées par vent arrière, utilisation systématique du pilote automatique tirant sur les batteries et empêchant de négocier les creux en souplesse, et le bateau qui tape, qui tape à n'en plus finir (C'est sans doute l'origine de la fissure découverte dans mon lest lors de mon futur carénage). Enfin, quand même, solide la barque ! Les voiles battent et des laizes commencent à se découdre.

Sous tourmentin et sans vent la route est longue, très longue. Comme dans la chanson, les vivres commencent à manquer. Le rationnement est préconisé. La situation devient grave. Chaque jour nous mangeons un peu moins. Gros avantage, pas un poil de graisse sur le ventre. Un beau matin, don du ciel, un bel espadon (2 mètres 20) se prend à la traîne. Le régime popcorn/lentilles/sardines est mis au rancart. L'espadon, c'est bon, y compris au petit dèje.

Mes activités ne me laissent pas le temps de chômer, ni même de bien me reposer : quarts, examen et entretien quotidien du bateau (Je ne suis pas convoyeur, mais propriétaire, et j'aime mon bateau), météo, point de midi, rédaction du journal de bord, autant de tâches que je m'attribue par la force des choses puisque personne ne s'en charge. Nettoyage du bateau puique personne ne le fait. Cela ne m'empêche pas de laver mon linge, de me raser et de me laver tous les jours, douche sur le pont (Le liquide vaisselle mousse très bien à l'eau de mer) et mon "sun shower" de 40 litres m'assurera un rinçage pendant toute cette traversée. Il me reste un peu de temps pour lire, et pour dormir, rêver à l'avenir qui m'attend. La cook s'occupe de la cuisine, le skipper et son équipier de leur quart, de manger et de dormir. Heureusement, aux escales, il y a des douches. Mais cette aventure sera pour moi très riche en enseignements.

24 jours de galère. J'ai essayé en vain d'admirer le paysage, la mer toujours changeante, les couchers de soleil romantiques, la grande houle atlantique qui berce, enfin, tout ce que j'avais lu dans les bouquins.

Affamés et heureux, nous arrivons à Horta, sur Fayçal, première île habitée des Açores. Le bateau amarré à couple d'un catamaran arrivant de Floride, nous nous précipitons chez Peters, bar-boite postale bien connu des Atlanticos, où je trouve du courrier et un bon steak-frites. Le vin portugais est un régal, et la lecture aidant, le moral remonte en flèche.

Il y a une foule de choses à voir dans l'archipel, mais le temps presse. Nous faisons réparer le foc, refaisons les pleins (Cette fois, c'est moi qui m'occupe de la bouffe), débarquons l'équipier et la cook appelés à d'autres activités et reprenons la route à deux : 1100 milles à l'Est: Gibraltar et la Méditerranée.

Açores / Méditerranée

24 juin. Nous laissons Horta derrière nous. Nous allons devoir vivre, le skipper et moi, en tête-à-tête pendant encore plusieurs semaines et il en prend conscience. Il s'humanisera, et, n'ayant plus sa cour, me laissera quelques initiatives. Il en arrivera même à accepter de suivre mes conseils. Grâce à un nord-nord-est qui ne nous lâchera pas, la descente sur Gibraltar sera presque un plaisir. Le skipper devient peu à peu fréquentable et l'ambiance de bord en bénéficie. Nous sommes parfois détendus et c'est merveilleux. J'en regrette d'autant plus le déroulement de cette croisière qui aurait dû être fabuleuse. Je prends les quarts du soir, ayant dû ajouter à mes activités celle de cook. A une heure, le skipper prend la relève. Les journées sont bien remplies et passent vite.

On peut imaginer mon émotion lorsque j'aperçois le feu du cap Saint Vincent, à l'extrême sud du Portugal, à 20 milles devant, le soir du 2 juillet, après 45 jours de mer ! Ça-y-est, j'ai traversé !

Il reste quand même le détroit à embouquer et 900 milles en Méditerranée avant la Tunisie, et le repos.

Nous entrons dans le détroit de Gibraltar de nuit et une mauvaise manoeuvre du skipper nous fait planter l'étrave, mais surtout l'hélice, dans un filet de pêche. Il est minuit, l'eau est froide. Je plonge mais impossible de couper l'orin du filet. L'hélice est bloquée. Un petit vent d'est nous dégage heureusement et nous conduit au petit matin dans une crique de la baie d'Algésiras où je peux plonger et dégager l'hélice. Gibraltar, à 3 milles devant, nous accueille enfin. Pied à terre! C'est l'Europe! J'envisage un moment de larguer le skipper et de rentrer à Cannes chercher un équipier. j'en ai assez appris pour continuer, même seul. Mais les deux jours d'ecale nous détendent, l'ambiance revient presque au beau, et, à vrai dire, j'ai hâte d'arriver. Mais la Méditerranée, ce sont des coups de vent, des calmes, une météo incertaine. Il vaut mieux être deux.

En dépit d'un avis de coup de vent d'est, le skipper ordonne le départ. Décidément, c'est sa spécialité. Nous repartons.

Un 7 dans le nez nous oblige à nous dérouter sur Adra, petit port de pêche espagnol. Cette escale imprévue me réjouit, j'aime l'Espagne.

Le lendemain, à virer la pointe d'Alméria et cap sur les Baléares que nous frôlerons dans leur sud pour virer sur le canal de Sicile à 300 milles dans le sud-ouest. Nous saluons au passage les lumières d'Ibiza, imaginant la fête permanente qui s'y déroule. Le vent est au noroît, plusieurs jours et le Cap Bon est vite viré.

15 juillet, 21 heures : un feu vert, un feu rouge, c'est le chenal d'El Kantaoui. 22 heures, les amarres sont frappées, le commandant du port, que j'avais avisé par radio, est là et nous souhaite la bienvenue.

Je suis fou de joie d'être arrivé, crevé de fatigue, mais fou de joie, je rêve.

Je repartirai. Je retraverserai. Avec le temps qui estompera les mauvais souvenirs, et avec un bon équipage, ce sera le bonheur, le bonheur sur la mer.

El Kantaoui, 19 septembre 2001

Texte et photos de Philippe de Parseval

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